La sentence était tombée « Immuration ».

Il sentit ses jambes se dérober sous lui : enfermé entre quatre murs.

Nulle possibilité de sortir, ne voir le ciel qu'à travers les barreaux de sa sombre cellule...

Mieux aurait valu qu'il fût pendu.  

Ne se profilait devant lui que l'ombre d'une vie, entre pierres humides et rats curieux... Il tourna un regard désespéré vers le magistrat trônant, tel Jupiter au sommet de l'Olympe, et qui jetait un regard indifférent au Commun des Mortels dont le destin se jouait entre ses mains.  

Afin de montrer sa magnanimité ou d'adoucir la dureté de la sentence, ce Jupiter indigne ajouta : 

« Mais le condamné aura, en plus de son grabat, une table, une chaise, des bougies, du papier et de l'encre en suffisance pour pouvoir continuer à écrire. Cependant, chaque écrit sera lu au sortir de la geôle du prisonnier et détruit si le lecteur l'estime nécessaire ». 

Et Dieu, jetant un dernier regard à Adam hébété, frappa l'arrêt de sa vie avec un marteau.  

Adam, qui se nommait en réalité Gaétan Dupont de Curcy et dont le seul tort était d'avoir fait des bons mots à l'encontre du souverain pour faire rire la galerie sentit, avec ce bruit ignoble, sa vie qui explosait.  

Gaétan se laissa entraîner sans faire de résistance. 

Les jours passaient entre écriture, désespoir, ennui. Ses repas étaient apportés par le responsable de la prison. Dernier honneur accordé à une personne de sa qualité.  

Un jour, c'est elle, la fille du responsable, qui vint. La jeune femme aurait été charmante si elle n'avait eu une tenue négligée et les yeux rougis à force d'avoir pleuré. Et lui, qui était habitué aux dames de qualité, aux belles tenues, au langage fleuri, fut touché par cette jeune femme et sa détresse.  

Au fil des repas livrés, ils firent connaissance et la jeune femme lui parla de ce qui se passait à l'extérieur : une épidémie sévissait et la faucheuse arpentait les rues, prenant son dû goulûment. Son père était très malade et c'est pourquoi elle le remplaçait auprès des prisonniers. Partout alentour, les gens tombaient comme des insectes qui se brûlaient aux flammes des bougies dans les nuits d'été. 

Puis un matin, aussitôt après avoir entendu les clés dans la serrure, Gaétan vit sa nouvelle geôlière entrer dans sa cellule : 

« Mon père est mort cette nuit. Il n'y a plus aucune raison de vous retenir prisonnier. Si vous devez mourir, que ce soit dehors, au milieu des fleurs à l'endroit de votre choix. » 

Elle tourna les talons en laissant la porte ouverte. 

« Attendez Hortense ! Vous n'allez pas rester ici toute seule en attendant que la longue dame en noir vienne vous faucher à votre tour ? Je ne sais si nous sommes appelés à survivre à ce fléau, mais si le destin a uni nos vies, il ne veut certainement pas défaire ce lien trop vite. Venez avec moi dans ma demeure à Fleurville et si nous ne devons plus vivre, mourons ensemble en ayant bien vécu nos vies, si courtes puissent-elles être ». 

Hortense n'hésita point et ils partirent tous deux. En arrivant dans la demeure familiale, un châtelet niché au creux des monts du Mâconnais, Gaétan fut accueilli avec sa compagne par les parents de Gaétan, soulagés de voir leur fils fuir la ville et ses morts.  

Le père de Gaétan avait des notions de médecine et d'herboristerie. Le bon sens de sa femme compléta le tableau et l'ensemble de la famille survécut au fléau noir. 

Quant à Gaëtan et Hortense ? Si je vous dis qu'ils vécurent vieux et qu'ils eurent beaucoup d'enfants, trouverez-vous cette fin trop insipide ? Ce fut pourtant le cas.  

Mais ils restaient deux enfants émerveillés par la chance qu'on leur avait donnée de pouvoir revivre après avoir été quasiment condamnés à la mort par deux fois. 

Ils restèrent profondément reconnaissants à la destinée de les avoir unis. Chaque été, ils célébraient le Renouveau en faisant une grande fête à laquelle tous les gens du château et du village étaient invités. Ce faisant, ils célébraient, à la fois la Saint Jean et cette vie de bonheur qui leur avait été miraculeusement offerte. 

Quelque part, sur une colline surplombant le château, une grande Dame en noir regardait, souriante, Gaétan et Hortense. Elle avait le temps, et ces deux-là avaient un tel appétit pour la vie que l'entorse à son grand ramassage la confortait dans sa décision. 

Marylo
Mars 2020

 

Vos mots partagés.

 

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies. Ces cookies sont utilisés pour réaliser des statistiques de visites.