Où est-il ?
Ce matin, au réveil, j’ai ouvert la fenêtre. Je m’attendais à le voir, majestueux, triomphant, encore plus pur que les jours précédents.
De tous côtés je l’ai cherché des yeux, à droite, à gauche, sur la terre comme au ciel, mais nulle part il ne restait de traces du mirage.
Il avait disparu.
Et disparus avec lui ses couleurs vives, ses chants joyeux, ses façades apaisantes.
Et depuis je guette le moindre de ses signes distinctifs, le plus petit espoir de retour.
Mais je dois me rendre à l’évidence, tout est désespérément vide de lui.
Une nappe grisâtre enveloppe la ville, diffusant son cortège de menaces.
Sur la route le trafic des moteurs est plus dense, les feux tardent à passer au vert.
Les trottoirs sont comme un tapis mécanique, on ne s’y prélasse pas, on s’y dépasse dans le respect des distances.
Le temps perdu ne se voit pas mais c’est bien après lui que l’on semble courir.
L’air est d’une odeur neutre, métallique, on ne respire pas mieux.
Même le printemps s’est mis en veille.
Les chiens, étrangement moins nombreux, reniflent à la va-vite leurs traces laissées la veille, et les pigeons ne s’attardent plus en conciliabules avant de se disperser.
Soudain on lève le nez, un oiseau de fer traîne sa poudre grise, il en croise un autre, leur ballet mis en pause paraît reprendre sa chorégraphie.
A l’entrée des supermarchés, on n’a plus le temps d’attendre, on s’y engouffre, ombres masquées se répandant à travers les rayons, robots silencieux débarrassés de leurs égarements.
Inutile d’insister, il a bel et bien disparu.
On avait pourtant voulu croire qu’il se transformerait, que de nos espérances il en ferait des promesses, et que de ces promesses nous en ferions des actes.
Ce jour-là, l’occasion serait trop belle, on ne pourrait pas le laisser passer, un jour comme ça, on le retient et on le suit les yeux fermés.
C’est ce que beaucoup avaient dit, qu’avec lui on allait pouvoir réinventer le monde.
S’il n’est pas venu au rendez-vous, c’est peut-être qu’il n’est pas d’ici, qu’il s’est perdu en route, que le chemin est trop long. Ou qu’on l’a laissé volontairement à la porte, le priant d’attendre à son tour, nous qui avons tant attendu.
Il arrivera demain, plus tard, se montrera timidement pour nous dire : « C’est moi, vous ne m’avez pas oublié. Vous savez bien, ce ne sera plus jamais comme avant, vous l’avez promené cet espoir de moi, dans vos retraits forcés, et vous m’avez créé, car c’est vous qui m’avez créé, je ne suis quand même pas venu tout seul. »
Alors certains lui ouvriront les bras, d’autres lui feront une petite place, et d’autres encore hausseront les épaules et se détourneront de lui.
Mais au moins il sera arrivé jusqu’à nous, il sera vraiment temps de le retenir.
Avant qu’il ne reparte à jamais.
Ailleurs.
Dans les vagues souvenirs d’un temps suspendu.
Dans le deuil des rendez-vous manqués.
Des illusions perdues.
Et si jamais on le convoque à nouveau, il n’est pas sûr qu’il nous réponde.
On ne lui fera pas le coup deux fois.

 

Eric Rouquette

 

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