C’est sûr, c’était pas beau à voir, mais je me suis quand même approché, je voulais savoir ce que c’était ce machin dans l’eau.

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Vous pouvez mettre cette phrase initiale à la troisième personne ou au féminin bien sûr. Il s'agit d'écrire une intrigue policière qui ne soit pas trop longue, avec les codes du genre. Vous pouvez l'aborder sur un mode léger, sans pathos, être dans la parodie plutôt que dans le roman noir. La victime n'est pas forcément un être humain.

Quelques recommandations :

Demandez-vous qui, quoi, quand, où, et pourquoi avant de vous lancer.
Qui a commis le crime et qui est la victime ?
Quel était le crime ?
Quand a-t-il eu lieu (le matin, l'après-midi, le soir ou en pleine nuit) ?
Pourquoi a-t-il été commis ?
Comment a-t-il été commis ?
Reprenez les différents ingrédients d’une histoire policière.
La scène de crime, l’arme du crime
Les indices, les empreintes
Les témoins
Les fausses pistes

 

Découvrez les textes créés par l’atelier d’écriture de la médiathèque de Leuville sur le thème du polar.

Il était une fois - Christine

C’est sûr, c’était pas beau à voir, mais je me suis quand même approché, je voulais savoir ce que c’était ce machin dans l’eau. La police scientifique était partout présente. Je la voyais pour de vrai mais elle était étrange comparée à celle qu’on avait l’habitude d’observer dans le petit écran. Elle était affublée de scaphandriers, certes pour s'immerger dans cette espèce de bouillon de culture, pourquoi pas ! Il fallait oser ou plutôt être courageux. L'eau était visqueuse, de couleur verdâtre, jaunâtre, en fait indéfinissable. Un détail cependant m’intriguait : au lieu d’avoir des chaussures de plomb, elle était en tongue. Le crépuscule doucement s'invitait, l'ombre des arbres se reflétait dessus et les feuilles au gré du vent virevoltaient pour se poser gentiment telle une coque d'optimist. Je n'étais plus qu’à quelques mètres du bassin nautique lorsqu'une pression sur mon épaule m’empêcha de faire un pas de plus : « Vous savez que vous avez franchi les cordons de sécurité ? »

Je décidais de faire l'innocent : « Ah bon j'ai oublié mes lunettes je suis désolé ». Sentant l'étreinte plus faible, je fis mine de revenir sur mes pas sauf que moi j'avais de vraies chaussures aux pieds. Je partis aussi vite que mes capacités physiques me le permettaient, toujours poursuivi par cet homme qui me hurlait dessus : « Arrêtez de zigzaguer, les empreintes ! C'est une scène de crime ! » Je n'en avais cure de ces consignes, déjà j'avais un indice, fallait que je le vois ce truc. Mon souffle devenait haletant, je n'étais plus si jeune. Mon équilibre me fit faux-bond car mon pied avant droit venait de glisser dans une ornière recouverte de brindilles. Je m'étalai au pied d’un arbre, de tout mon long dans une flaque de sang et pas des moindres. Tel un essaim de guêpes, les policiers se jetèrent sur moi, me relevèrent d'une traite, me menottèrent et m’installèrent de force sur une chaise sortie de je ne sais où, en plein milieu de leur cercle de recherche. Je pris le temps de les observer les uns après les autres. Ils effectuaient tous des tâches précises et minutieuses. Ils ne parlaient pas, ils se regardaient, prenaient des notes, des photos, des prélèvements et ponctuellement me jetaient des regards haineux. Ils n'avaient pas compris encore que je souhaitais juste voir cette chose dans l'eau. Enfin bon, je me mis aussi à scruter l'environnement dans lequel nous étions. Le terrain était boueux, normal, c'était l'automne et il ne faisait que pleuvoir. Sur la gauche, il y avait les vestiges d'une maisonnette en bois dont le toit s'était effondré, en contrepartie la porte et les volets étaient toujours en place. Un chêne certainement centenaire lui apportait l'ombre voulue pendant les périodes estivales. Il avait en son centre une cavité qui ressemblait comme cela, de loin, à une chouette. Au sol je remarquais qu’à intervalles réguliers il y avait ces petits creux comme celui qui m'avait perdu, tous remplis de branchettes. Cela m'intriguait. A l'opposé, un cabanon et ses rangées du canoë bien ordonnés. Il y avait juste une corde qui pendouillait. Les effectifs avaient diminué. Il y avait une fausse lumière grâce à la puissance des projecteurs car tout autour la nuit noire s'était abattue. Je reconnus celui qui m'avait menotté quelques heures auparavant.

Je l’interpellai :
« Hé ! Vous ne m'avez pas oublié par hasard ? » Ce fut à peine s'il me jeta un œil mais je remarquai des points lumineux sur un bout de ficelle qui sortait de sa poche. Je repensai aussitôt à celle qui pendait tout à l’heure dans le vide. Je me remis à examiner encore plus attentivement le terrain. Des marques incandescentes se trouvaient à la surface du sol juste en dessous du pilier. J’avais la sensation que quelqu’un avait fait en sorte que ce soit visible mais apparemment cela ne l’était que pour moi. Les policiers tournicotaient autour sans se rendre compte qu’ils serpentaient entre chaque nid de poule. Ces tâches sur le sol venaient de l’homme à la cordelette, j’en étais certain, mais pourtant rien ne tombait de ses mains. En plissant davantage les yeux, je vis sortir de sa poche une petite tête affublée d’un chapeau pointu et des doigts crocheteux qui secouaient un bidule. C’était ce bidule qui laissait tomber les tâches blanches, mais bon sang, ils étaient aveugles ou quoi ! Oh là là qu’est qu’il est en train de faire l’autre ?

Je me mis aussitôt à crier :
- « Hé, regardez votre collègue ?
Les têtes se tournèrent illico dans sa direction. Il se figea net.
- Oui, il a raison, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond ! » Tous y compris Antoine se dirigèrent vers le gars près de la flaque de sang. Il s’agitait en tendant l’index en direction d’Antoine. Le vent emportait leur discussion en direction du bassin, non loin de là, je ne pouvais en profiter. Par un jeu de passe passe que je ne compris pas, Antoine se retrouva à son tour menotté.

Et là, bingo :
- « Ce n’est pas lui, ce n’est pas lui, je crois savoir qui est le responsable ! Venez me détacher, je vais vous expliquer mais que personne ne parte ! »

Celui qui me semblait être leur chef vint me libérer. Tout en frottant mes bras endoloris, je les dirigeais vers le cabanon. Je demandais qu’Antoine soit près de moi. J’appelais gentiment l’intrus dans sa poche à sortir, ce qu’il fit sous leurs yeux ébahis. Simplet qui n’était pas si simplet leur fit un grand signe de la tête et d’une toute petite voix prit la parole.

- « Je me trouvais ici au sommet de la corde, lorsque j’ai vu un homme immense venir accompagné de celui-là.
Il indiqua le gars qui m’avait menotté.

- Paul ? dirent-ils en cœur !

- Oui Paul, si vous voulez ! Le grand portait quelque chose de très lourd. Les deux zigzaguaient entre les trous. J’ai vu le grand trébucher, s’affaler, et le truc lui cogner la tête, le Paul se précipiter et tomber aussi. J’ai vu les deux se relever et une tâche rouge apparaitre sur le sol comme celle-ci. Les deux ont continué de pousser leur chargement qui a fini dans l’eau. Paul a ensuite dissimulé des indices dans les ornières pour accuser Antoine, vous n’aurez qu’à regarder. Il ne l’aime mais alors pas du tout… Et c’est là que je suis intervenu, je déteste les injustices. Je me suis glissé dans sa poche et à intervalle régulier, je projetais mes points lumineux. Plus vous approcherez de Paul avec votre lampe à infra-rouge, plus vous vous apercevrez que le blanc se transforme en rouge.

- N’importe quoi !» vocifera t’il, mais l’équipe ne put que constater l’évidence. Quant à moi et ma curiosité toujours non assouvie, je me dirigeai calmement vers le bassin pour apercevoir enfin ce qu’était le machin. J’étais sidéré, tout ça pour ça : un vulgaire énorme pot de peinture rouge, fissuré !

Christine T.

 

Garde à vue - Jocelyne

- « C’est sûr, c’était pas beau à voir, mais je me suis quand même approché, je voulais savoir ce que c’était ce machin dans l’eau. » Vous confirmez la déclaration de M. Smith, votre voisin ?

- J’en sais rien moi, c’qu’il a dit, c’qu’il a vu cet abruti. C’est à lui qui faut demander !

- Monsieur Moore, parlez sur un autre ton s’il vous plait. Vous êtes ici pour un simple interrogatoire, il ne tient qu’à vous que ça se passe bien. Officier Wilson, vous prenez tout en note s’il vous plait.

- Officier Wilson ? Bah dis donc, t’as tiré le gros lot, toi, quand t’es entré dans la police. Y sont au courant tes parents que leur fiston chéri tape à la machine toute la journée comme une pimbêche de secrétaire ?

- Monsieur Moore, c’est la dernière fois que je vous le dis. Vous vous calmez ou je vous mets en cellule pour 48 heures et je rajoute à cette garde à vue outrage à agent. Donc, je répète les faits : votre voisin a trouvé dans sa piscine une masse flottante dont voici les photos. Ça vous dit quelque chose ?

- Non.

- Qu’est-ce que c’est selon vous ?

- Est-ce que j’sais, moi ! Du mou pour chat ? Un animal noyé ?

- Vous n’avez aucune idée de la provenance de cette masse ?

- Pas du tout.

- Monsieur Moore, êtes-vous marié ?

- Oui.

- Et où est votre femme en ce moment ?

- J’en sais rien.

- Vous pourriez être plus précis ?

- J’en sais rien. Cette salope s’est barrée l’autre soir, j’ai plus de nouvelles depuis.

- Ça remonte à quand ?

- J’sais plus, mercredi soir.

- Elle est partie où ? On peut la contacter ?

- Je sais pas où elle est partie. P’t’être dans le Maine, chez sa mère. Vous avez une femme, vous ?

- Vous avez une femme, Monsieur le Commissaire ?

- Ouais, pardon… vous avez une femme, Monsieur le Commissaire ? Alors vous savez comment elles sont les bonnes femmes. Surtout quand elles ont les hormones de grossesse qui les travaillent.

- Votre femme est enceinte ?

- Ouais, grosse comme une trainée qu’a dandiné du cul n’importe où.

- Enceinte de combien ?

- 7 ou 8 mois, j’sais pas bien. J’m’occupe pas de ces trucs de gonzesse.

- Quelles sont vos relations avec votre femme ?

- Bah normales. On s’aime comme tout le monde, quoi. C’est pas parce que j’ai l’air un peu bourru comme ça que j’ai pas de l’affection pour elle. Mais j’suis un pudique, moi, j’le montre pas.

- Et vous dites qu’elle est partie ? Pourquoi ?

- Bah on s’était fâchés, elle m’a embrouillé la tête, le ton est monté et elle s’est barrée. J’ai pas de nouvelles depuis.

- Votre voisin, M. Smith…

- Encore lui ? Cette tête de fouine, de quoi qu’y s’mêle ? Tout le temps à mater derrière son carreau. Y l’a qu’ça à foutre ou quoi ?

- Je disais donc… votre voisin a déclaré avoir entendu des cris vers 23 heures et d’autres vers 5 heures du matin la même nuit.

- Bah c’est ce que je vous ai dit, le soir, on s’est un peu embrouillés avec Madie.

- Et vers 5 heures du matin ?

- J’sais pas, moi. « Tête de fouine » a dû écraser la queue d’son chat en allant pisser.

- Monsieur Moore, est-ce que vous battez votre femme ?

- Bah, M’sieur le commissaire, vous savez ce que c’est, les gonzesses. Parfois faut les remettre un peu dans le droit chemin. Mais c’est pas méchant, c’est juste une petite gifle comme ça pour lui rappeler qui est le chef à la maison.

- Donc une « petite gifle ». Pas de coups de poings, pas de coups de pieds ?

- Non.

- Pas de coups de bâton ou de ceinture ?

- Meuuuh non !

- Donc mardi soir, vous vous êtes fâchés avec votre femme, vous lui avez mis une « petite gifle ». C’est bien ça ?

- Oui.

- C’était bien mardi soir ?

- Bah oui, comme l’a dit l’autre « tête de fouine ».

- Je n’avais pas mentionné le jour indiqué par votre voisin et tout à l’heure, vous me disiez mercredi.

- Bah, ça devait être mardi, ça me revient maintenant.

- Et quel était le motif de votre dispute ?

- Ca, Monsieur le Commissaire, sauf votre respect, c’est privé.

- Elle vous a reproché de ne pas travailler ?

- (silence)

- Elle vous a reproché de ne pas l’aimer comme elle voulait ?

- (silence)

- Elle vous a reproché de boire ?

- (silence)

- Vous buvez, M. Moore ?

- Deux ou trois Whisky comme ça, le soir, juste en apéro vous voyez. Mais j’suis pas un ivrogne.

- Et votre femme est partie en voiture ?

- Y manquerait plus qu’elle touche à ma bagnole ! Elle est partie à pieds.

- Vous dites que votre femme est partie à pieds, seule, vers 23h30 disons ?

- (silence)

- Vous avez laissé votre femme, enceinte de 8 mois, partir à pieds, seule dans les rues du Bronx, vers 23h30 sans rien faire ?

- Bah j’allais pas lui courir après.

- Elle aurait pu avoir un accident ou se faire attaquer. Elle aurait pu commencer à avoir des contractions et accoucher dans la rue en plein froid. L’idée ne vous a pas perturbé ?

- Qu’elle l’accouche où elle veut, son bâtard !

- Monsieur Moore, voulez-vous dire que l’enfant qu’elle porte n’est pas le vôtre ?

- J’ai pas dit ça !

- Vous avez dit « bâtard ». Officier Wilson, vous confirmez ?

- Mais bien sûr qu’il va confirmer l’officier Wilson ; faut bien qu’il vous fasse un peu de lèche s’il veut sa prime de fin d’année. J’ai dit « bâtard », bah oui, j’ai dit bâtard. Y a huit mois, elle minaudait « mon chéri, on va avoir un bébé…» et l’autre soir, alors qu’elle avait pas fini le repassage ni fait la vaisselle, elle me balance comme ça : « De toutes façons, j’vais repartir chez ma mère. Et puis ce bébé il est même pas de toi. T’entends, c’est pas toi le père ! » Alors ouiiii ! J’lui en ai mis une bonne. Elle l’avait bien méritée celle-là.

- Et puis… ?

- Et puis elle est partie et non, j’ai pas été la chercher parce que j’en ai plus rien à faire d’elle.

- Monsieur Moore, je vous repose la question : savez-vous ce que l’on voit sur ces photos ?

- Et moi, je vous re-réponds : non !

- Nos experts ont analysé ce que votre voisin avait repêché dans sa piscine. C’est du placenta.

- (silence)

- Du placenta, Monsieur Moore, vous savez ce que c’est ? C’est ce qui relie la femme enceinte à l’enfant, ce qui alimente l’enfant.

- Ouais du placenta et alors ?

- Alors ?… On y a relevé l’ADN de votre femme.

- (silence)

- Monsieur Moore, vous réitérez votre déclaration : votre femme est partie seule, à pieds, vers 23h30 ?

- Ouais !

- Pourtant, votre voisin, je vous cite : «cette tête de fouine, tout le temps à mater derrière son carreau », n’a vu personne sortir de chez vous après votre dispute.

- (silence)

- Monsieur Moore, à l’heure qu’il est, j’ai trois agents qui sont en train de perquisitionner chez vous. Si vous avez quelque chose à me dire, c’est maintenant.

- Vous avez pas droit ! Faut un papier pour ça !

- Oui, un mandat de perquisition délivré par le juge. Nous l’avons.

- Bah y vous faut un témoin. J’suis pas là bas, c’est pas valable vot’ truc !

- Nous sommes vendredi, jour de travail de votre femme de ménage. Elle sera témoin.

- Z’avez pas l’droit ! Z’avez pas l’droit !

- Calmez-vous Monsieur Moore ! (sonnerie) Commissaire Davis à l’appareil… Oui officier ?… oui ?… hum … très intéressant. Merci. Monsieur Moore, en vertu des pouvoirs qui me sont conférés, je vous arrête. Vous pouvez garder le silence, tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous. Mais si je peux me permettre un conseil amical, vous devriez tout avouer maintenant. Les juges aiment les aveux immédiats.

- (silence)

- Monsieur Moore, vous êtes fait mon vieux. On sait tout. Le juge sera indulgent si vous passer aux aveux.

- Bon Dieu … C’est de sa faute, c’est elle qui m’a cherché.

- Racontez-moi tout.

- Comme j’vous ai dit, on s’est embrouillés. Elle disait qu’elle m’aimait plus, qu’elle allait repartir chez sa mère. Et là, tout à coup, elle me balance que j’suis pas l’père de son morveux. Alors j’lui ai foutu une bonne raclée. Y avait rien d’autre à faire. Elle a vacillé et elle est tombée ; elle a rebondi son ventre rond d’un bâtard sur la table basse du salon, puis la tête a cogné le coin du meuble. Elle a perdu connaissance.

- Et ?…

- J’étais fatigué. J’ai repris un Whisky pour me calmer les émotions et je me suis endormi dans le canapé. C’est les cris de Madie qui m’ont réveillé dans la nuit. Des cris suraigus, insupportables. Le choc sur le ventre avait dû provoquer l’accouchement et elle gisait dans son espèce de liquide dégueulasse, y en avait partout ! Avec le bébé mort dans les bras. Elle arrêtait pas d’hurler. J’lui ai dit de la fermer. Moi, au réveil, j’aime être au calme, faut pas me bousculer. Et elle, elle pleurait, elle criait, elle cognait dans le mur.

- Et…

- J’lui ai redis de la fermer ; c’est vrai quoi, ça servait à quoi de gueuler comme ça. Il était mort, il était mort. Mais y avait pas moyen qu’elle se taise. Alors j’lui ai serré le cou pour la faire taire, j’ai serré, serré… jusqu’à ce qu’elle arrête. Moi, au réveil, faut pas me bousculer...

- Et… ensuite ?

- Bah ensuite, j’l’ai descendu au sous-sol, dans le congélo. Et le bébé pareil. J’avais pas envie que ça empeste la maison. Déjà qu’j’avais failli glissé à cause de ce liquide poisseux qu’y avait partout par terre…

- Donc vous me confirmez qu’en ce moment, les corps de votre femme et du bébé sont chez vous, dans le congélateur ?

- Bah oui. C’est là qu’vous les avez trouvés, non ?

- Et le placenta ? Pourquoi l’avoir jeté dans la piscine du voisin ?

- Mais jamais j’ai fait ça ! Le placenta, c’est Félix.

- Vous avez un complice ?

- Nooon, Félix, c’est le chat. Quand je suis remonté du sous-sol pour prendre le bébé, j’ai vu le chat qui tirait le bout de gras à travers la chatière et qui s’barrait avec. Hahaha, vous imaginez, le chat qui bouffait le placenta de sa maitresse ! Après, il a dû en perdre un bout en route chez Tête de fouine. Satané chat, si je le chope celui-là, il va en prendre pour son grade lui aussi. Aussi chiant qu’sa maîtresse.

- Ce sont là tous vos aveux, Monsieur Moore ? Et vous certifiez avouer de votre plein gré ?

- Bah oui, pour que l’juge y soit sympa avec moi.

- Officier Wilson, faites signer sa déclaration à Monsieur Moore, s’il vous plait.

- Hé bien… si je m’attendais à ça en me levant ce matin, pfff…

- Monsieur Moore, vous allez maintenant être accompagné dans votre cellule. J’espère qu’elle vous plaira car vous aller y rester un certain temps, mon vieux… Ah oui, une dernière formalité avant, un coup de fil à passer. Allo, Monsieur le juge ? Oui, Commissaire Davis à l’appareil. Je vous appelle pour l’affaire du placenta Moore. Ça y est, j’ai les aveux du mari... les corps de la femme et du bébé sont dans le congélateur… Oui, oui, Monsieur le Juge, nous irons demain matin. J’attends votre mandat de perquisition dans l’urgence.

- Comment ça, vous attendez le mandat de perquisition ?

- Oui, Monsieur le Juge… une affaire sordide… mais le gars va en prendre pour un moment, j’ai tous les aveux en bonne et due forme.

- Espèce d’enfoirés, vous m’avez piégé ! Vous avez pas le droit. Non, noooon ! Elle a eu ce qu’elle méritait. Lâchez moi ! Non noooooon…

Jocelyne D.

 

Crime sur le lac - Lilas

C’est sûr, ce n’était pas beau à voir, mais je me suis quand même approché, je voulais savoir ce que c’était ce machin dans l’eau. C’est là que je l’ai vu. Il allait falloir faire intervenir les scaphandriers. On apercevait dans les roseaux, à 2 ou 3 mètres du bord, un halo blanc ressemblant à un voile déchiré, et en plein milieu, plus près de la surface, deux petits yeux noirs rapprochés et tout ronds qui me regardaient fixement. Un très jeune enfant sans doute. Le reproche farouche qui s’y lisait me fit frissonner. Il était pourtant presque midi, c’était l’été et il faisait déjà chaud.

En attendant l’équipe de recherche, je longeai la berge, la scrutant méticuleusement, centimètre par centimètre. Pas de trace de pas ou de charge trainée sur le sol... La victime n’était pourtant pas venue par la voie des airs ! Mais il se pouvait qu’elle soit immergée depuis plusieurs jours, et que l’averse de la veille ait tout effacé. Il n’y avait pas de courant, dans ce lac, donc le corps devait être resté sur place.

Je m’assis, songeur, dans le kiosque à musique qui était l’attraction de ce parc du centre-ville. Des chaises de jardin colorées et avenantes invitaient à la détente, et un flot de lumière inondait le sol. Des reflets jaunes attirèrent mon attention. C’était des minuscules cristaux, légèrement collants au doigt. On aurait dit de l’ambre. Ou les éclats d’un bonbon, ou d’une sucette. Je les glissai avec précaution dans un sachet pour le laboratoire. Je continuai à inspecter la gloriette. Sous le siège le plus près des marches, je trouvai trois longs poils roux. Ce me semblait épais pour des cheveux. Ça pouvait être des poils de barbe, mais ils n’étaient pas frisés. A moins qu’ils proviennent d’une perruque de mauvaise qualité. Ou d’un chien. Les poils furent glissés dans un deuxième sachet.

La brigade de scaphandriers se faisait désirer. Elle avait une intervention en cours à l’autre bout de la ville. Les indices étaient déjà partis au labo. Je commençai mon enquête de voisinage, et là, j’eus de la chance. La première personne que j’interrogeai avait quitté son domicile dès 8 heures pour se rendre au marché, parce que plus tard, dit-elle, « les plus beaux légumes sont déjà partis ». Elle avait vu un clochard assis dans le kiosque, un grand chien roux et poilu étendu à ses pieds. Pendant l’été, ce clochard dormait là toutes les nuits, personne n’y trouvait à redire. Au moins, tous deux étaient protégés de la pluie. On les trouverait au bar de la mairie. L’homme avait coutume d’aider les commerçants du marché pour pouvoir, en fin de matinée, glaner quelques invendus en remerciement.

Je me sentais beaucoup moins bien disposé envers cet homme que l’était cette vieille femme. J’avais mon suspect, et sans aucun doute mon coupable, j’en aurais mis ma main au feu. Pas la peine de chercher plus loin. J’appelai du renfort afin que mes collègues cueillent mon suspect. Je leur dis que l’homme était dangereux, qu’ils ne devaient pas prendre de gants avec lui, et je retournai sur la berge. Voilà une enquête rondement menée. Je voyais poindre la promotion en fin d’année.

Les scaphandriers venaient d’arriver et finissaient de s’équiper. Un jeune coursier fit un dérapage juste devant moi, couvrant de gravillons mes chaussures noires bien cirées. Il me tendit le résultat des analyses. Bien sûr, les poils étaient des poils de chien. Mais les cristaux étaient… de la colophane, dont se servent les violonistes !

Des badauds s’étaient attroupés. Oui, il y avait un musicien qui s’entraînait souvent ici en début de matinée. Un gamin me dit que justement, ce matin, il était de très mauvaise humeur, il envoyait tout balader, jetant au vent ce qui lui tombait sous la main, et il insultait son violon car il ne parvenait pas à l’accorder, semblait-il. Que s’était-il donc passé ? Un jeune spectateur présent avait dû faire les frais de sa colère. Un violent. Trouver l’adresse de ce musicien fut très facile, tout le monde le connaissait.

Je montai dans ma voiture, mis en route le gyrophare, et fus stoppé net par le capitaine-scaphandrier, qui se planta devant mon capot, les bras en croix. Il était hilare. Je le suivis à contrecœur, et vis, étalés sur la berge, un fascicule froissé et de nombreuses feuilles de partition en vrac avec des petits yeux noirs en équilibre sur des portées. Des petits yeux noirs qui semblaient se foutre de ma poire.

Je décidai de prendre mon après-midi, et je démarrai dans une gerbe de gravillons, sans regarder personne.

Lilas B. S.

 

Une énigme à Brest - Sylvie

C’est sûr, c’était pas beau à voir, mais je me suis quand même approchée, je voulais savoir ce que c’était ce machin dans l’eau.
 Un cadavre, un vrai de vrai, avec des berniques collées sur le front ! Et je ne vous raconte pas le reste... Heureusement que j’ai le numéro du commissariat de Brest dans mon portable, un hasard heureux car je ne suis pas d’ici, je suis en vacances !

Donc j’appelle, on me passe le commissaire Brigand* – eh oui, il y a des noms prédestinés – mes explications simples, précises et professionnelles l’impressionnent.

« Écoutez chère collègue, nous sommes débordés ici avec des manifestations tous les jours, un camp de réfugiés et que sais-je encore. Vous m’avez l’air capable, je vous confie l’affaire. Sur cette île confetti, ça ne devrait pas être trop difficile à élucider... »

Difficile de refuser, mais moi simple fliquette ce n'est pas vraiment mon affaire, et puis je suis en vacances ! Donc, je vous fais cadeau des investigations, la routine, l'écoute des téléphones, l'examen des comptes et cetera et cetera. Brigand m’a quand même adjoint un pas fute-fute, auquel je dois tout expliquer deux fois. Mais il a pris pieds sur l’île, il connaît tout le monde et ça me facilite l’approche de ces gens plutôt fermés, pas vraiment souriants, et sans doute un peu misogynes. Il aurait une petite tendance à accepter les coups de gwin ru** que ça ne m’étonnerait pas.

La victime semble être un marin, réputé passeur de drogue. Malgré un séjour prolongé dans l’eau, le légiste constate qu’il est mort d’un coup sur la tête et devinez quoi ? A l’aide d’un objet contondant. Fastoche pour le légiste. Quand ? Où ? Ça c'est autre chose. Il lui faudra des plombes voire des jours pour répondre à ces questions, à moins qu’il ait des visions, comme Balthazar de la série du lundi soir sur la une.
 Dans ce lieu maritime, endroit où des bateaux de toutes catégories passent et repassent, difficile de savoir qui est l'auteur de ce crime.
 Sûrement pas un psychopathe, rien que du banal. Règlement de comptes ? Probable vu l'individu. Pas de famille sur l'île juste un vieux pote lui aussi marin à la retraite. Le Commissaire Langelier nous le dit tout le temps : pour un flic, la chance de faire une belle carrière c'est de tomber sur une affaire qui sort du lot. Bon, mon cadavre sort de l'eau mais ce n'est pas l'affaire du siècle ! Pas de famille égorgée, de petit enfant victime des jalousies familiales, de femmes éviscérées et coupées en morceaux, rien que du banal ! 
Il va tout de même falloir que j'imagine ce qui s'est passé ou tout au moins que je comprenne ce que cet individu est venu faire sur notre côte. Mais que venait t-il faire dans cette galère ? 
Je n'y arriverai pas en me grattant la tête ni même en marchant de long en large au bord de la plage. Je rentre au commissariat voir ce que je peux trouver, essayer de comprendre le pourquoi du comment. La surveillance maritime aura peut-être constaté un trafic suspect, un bateau non déclaré, ou alors est-ce quelqu'un de l’île qui a poussé ce malheureux dans l'eau après l'avoir estourbi ?... C'est décidément compliqué pour une petite fliquette comme moi, habituée à la circulation et aux plaintes déposées au commissariat. Je crois bien que je n'ai même jamais eu à relever des empreintes...

Pas sûr que j’arrive à élucider l’énigme, je ne suis ni Sherlock Holmes et son don d’observation, ni Adamsberg et ses intuitions. J’ai beau lire des polars, regarder des séries, ça ne donne pas les capacités d’imiter les grands hommes du roman noir.

Bref, vous devrez attendre, comme moi, un prochain épisode pour comprendre ce qui s’est passé.


* Brigand c’était vraiment le nom du commissaire du temps où j’habitais Brest !
** Gwin vin et ru rouge fréquent en Bretagne notamment parmi les marins.

Sylvie M.

 

Disparition à la maison de retraite - Véronique

C’est sûr, c’était pas beau à voir, mais je me suis quand même approchée, je voulais savoir ce que c’était ce machin dans l’eau.

On était dimanche matin, et plus précisément aux alentours de 8h car Flipper me tannait depuis que j’étais levée pour sortir faire sa balade.

Il ne faisait pas encore tout à fait jour, mais j’apercevais mon chien au bord de l’étang qui jappait furieusement et faisait mine de vouloir s’y jeter…

En arrivant à sa hauteur, je vis un corps qui flottait partiellement avec un visage au regard fixe sans expression.

Un détail morbide attira mon attention, la pointe d’un sein atrocement mutilé apparaissait à la surface de l’eau.

Je poussai un cri et retenai mon chien tout en attrapant mon téléphone pour prévenir la police.

Ce matin là, Flipper avait été plus insistant que d’habitude : il avait couiné sans arrêt devant la porte d’entrée en fixant la poignée comme si le simple fait de la regarder pouvait induire son ouverture…

En attendant les secours, j’observais ce corps, du moins ce qui était visible et qui flottait.

Un visage de femme entouré d’une chevelure blonde épaisse à la surface de l’eau.

Un visage paisible sans le masque de la douleur malgré la violence du crime que je me refusais d’imaginer.

Au bout de longues minutes passées sur cette rive à observer ce corps et le paysage alentour, l’étang et le petit bois attenant à la maison de retraite « Les gais pinsons », les secours arrivèrent suivis de la police municipale.

Pendant que l’on prenait ma déposition, des policiers en tenue de plongée s’introduirent dans l’eau pour récupérer le corps inanimé de la femme.

D’autres gendarmes parcouraient le chemin à la recherche d’indices…

- « Capitaine, venez voir, je crois que je tiens quelque chose là.

- On dirait des traces de pas venant du bâtiment là bas.

- De la Maison de Retraite ? » dit le capitaine

- En tout cas les traces sont encore bien visibles grâce à la pluie tombée toute la journée hier !

- Je vois mal un petit vieux trainer sans problème un corps jusque là !

- Il faudra quand même interroger les résidents et le personnel » ordonna son supérieur.

Quand les plongeurs arrivèrent au niveau du corps, on les entendit pousser un cri d’étonnement suivi d’un rire qui aurait pu sembler totalement inapproprié à la situation si on n’avait pas assisté au retour du corps sur la berge…

Du silicone, uniquement du silicone mais lesté par de grosses pierres attachées aux jambes.

Ils avaient repêché une poupée gonflable qui, avec le peu de visibilité, avait berné toutes les instances policières présentes sur les lieux !

Le capitaine semblait plus embarrassé qu’amusé et regrettait qu’on l’ait fait déplacer pour un accessoire sexuel, si attirant soit-il…

L’enquête criminelle fut stoppée aussi rapidement qu’elle avait commencée.

Mais un article dans le journal local dévoila quelques jours plus tard le témoignage d’un locataire anonyme des « gais pinsons » qui, lors d’une insomnie, déclarait avoir aperçu par sa fenêtre Monsieur X à une heure très tardive de la nuit, transportant un corps et se dirigeant vers le bois et l’étang…

Monsieur X dut alors, suite à cet article, s’expliquer devant la directrice du centre.

Il avoua alors, très gêné, que lors d’une soirée un peu torride, le silicone n’avait pas résisté à ses ardeurs et qu’un des seins de la poupée avait éclaté.

Monsieur X avait cru bon d’ajouter qu’heureusement que son voisin de chambre était sourd car le bruit de la déflagration l’aurait sûrement sorti de son sommeil profond !

Ne sachant comment se débarrasser de son accessoire sans attirer l’attention, il avait imaginé cette « fuite » hors des murs de la maison de retraite.

Son unique souci à présent était de trouver un stratagème pour se faire livrer un autre modèle sans alerter ses voisins de chambre et la direction de l’établissement !

Mais là, ça n’était pas gagné !

Véronique C.

 

Une bonne partie de pêche - Eric

C’est sûr, c’était pas beau à voir, mais je me suis quand même approché, je voulais savoir ce que c’était ce machin dans l’eau. Ça flottait à moitié à la surface, accroché à une branche morte. Je trouvais la chose louche, ça m’avait tout l’air d’être une mise en scène. Sordide. En m’avançant au bord, je commençai à distinguer les détails du chef d’oeuvre : dans les tons marron-rouge, un macchabée bien barbu, plus tout jeune, tout à fait dénudé, une fesse dans l’eau une fesse en l’air. Question présentation j’avais connu beaucoup mieux, mais c’est bien connu, dans l’assiette ce qui compte c’est la qualité du produit et pas son apparence.

Le temps de repêcher le vieux bonhomme, on a assez vite compris mes potes képis et moi que son loisir favori était la pêche en eau douce. D’abord parce que la friture lui zigzaguait par tous les orifices, ensuite parce qu’il avait un gros hameçon planté dans la carotide. Faut dire que l’assassin avait visé dans le mille, son sens de la précision ayant vidé de son sang notre amateur de carpes. Souvent on est puni par où on a pêché. Le fait est que dans cet état, notre homme n’était plus en mesure de taquiner personne, et surtout pas le goujon.

Une douche et un dodo plus tard, le cadavre était étalé sur la planche de Bibi, mon amour de médecin-légiste en jupons, qui partageait avec moi un bon penchant pour la viande froide. Outre qu’elle confirma le hameçon dans ses fatales responsabilités, l’autopsie révéla qu’en plus de sa passion pour les cyprinidés, le dénommé Justin Bravache, ancien contrôleur des impôts, était aussi porté sur la vinasse. L’examen de son foie en faisait foi comme le cachet de la poste. Selon les conclusions de ma belle, le Brave, ainsi qu’on le surnommait sournoisement dans le canton, n’était pas seulement sous la menace d’une mort violente, la cyrose le guettant au coin de l’étang aussi sûrement qu’il guettait lui-même son bouchon.

Mes potes képis furent partisans d’une enquête vite torchée : d’après eux, le père Justin, tellement imbibé qu’il n’avait plus les yeux en face des trous, s’était opportunément fourré son hameçon dans la veine appropriée pour une issue très rapide. De là, voyant le sang abonder sur le devant de sa salopette, il avait opté pour un saut dans la baille afin d’y entreprendre une lessive sommaire, car le monsieur était très propre. Appuyant leurs allégations sur son foie condamné et son absence de bonne mutuelle, ils affirmaient que le Brave avait préféré finir dans son milieu naturel, si l’on peut dire, plutôt que le nez dans sa purée à l’hôpital. Pour eux ça tenait la route. Et zou, classement de l’affaire en bonne et due forme. La maison Poulaga avait d’autres poissons-chats à fouetter.

Mais moi vous me connaissez, quand ça paraît trop gros faut que je cherche la petite bête. Alors que Gilou, profession croque-mort, prenait déjà les mensurations du défunt, et que le gros Fabrice, profession fossoyeur, creusait le trou qui lui offrirait des retrouvailles providentielles avec les asticots, je m’en allais frapper aux portes pour connaître un peu mieux l’homme à la carotide sectionnée. Le gars vivait seul à l’écart du village ; pas de femme, pas d’enfants, pas de partenaire de beuverie recensé, autant dire que sa mort traumatisait personne. Sa carrière dans les impôts étant loin derrière lui, on ne lui connaissait plus d’ennemis avérés, à l’exception des carpes, mais les sachant muettes de réputation, je m’abstins de les interroger. Il n’y avait guère que Gina, la serveuse du Rallye, pour me renseigner un peu plus sur le Brave, puisque comme on le sait avec la pêche son activité préférée était le lever de coude. Je me décidais pour un flipper à l’heure de l’apéro.

Il me fallut quelques demis pour gagner l’attention de la donzelle, une italienne plantureuse mais néanmoins pas plus aimable qu’un défilé mussolinien. Après ma dixième extra-ball et mes premières questions, je cru déceler dans ses yeux bleus comme le maillot de la Squadra qu’elle me cachait quelque chose. Pronostic confirmé par l’inattendu Julot, profession pilier de comptoir, dont le clin d’oeil coquin m’avertit de possibles contacts horizontaux passés entre Gina et son ancien client fiscaliste. La lolobrigidette nia farouchement avec un fort accent du Piémont, non sans avoir préalablement botté le cul de l’indélicat amateur de potins, qui dut finir son muscadet dehors. Mais devant mon insistance toute martiale, et surtout face à la perspective d’une garde à vue qui l’obligerait à fermer sa boutique avant l’arrivée du tiercé, elle me convoqua à un entretien privé dans l’arrière-salle.

Oui, Gina avait été la maitresse de Justin Bravache, du temps de leur splendeur, ce qui paraissait difficile à croire après rapprochement visuel entre son admirable conservation poitrinière et l’état pitoyable du repêché cyrosé. Plus incroyable encore, c’est lui qui avait mis fin à cette liaison improbable. C’était il y a longtemps, ajouta-t-elle. Je lui fis comprendre que longtemps n’était pas une date très précise. Elle fouilla dans sa tête et me situa leur rupture à peu près à l’époque du drame qui avait secoué la région, douze ou quinze ans plus tôt. Un gamin disparu n’avait jamais réapparu. L’enquête avait conclu à une fugue, et la mère avait fini par mourir de chagrin quelques semaines plus tard. Cette sale affaire m’intéressa bigrement. Comprenant que j’étais parti pour rester un moment, Gina me proposa de partager un réchauffé de spaghettis, avant de se mettre table. Elle me révéla que le Brave lui parlait souvent de ce gamin, et même qu’un jour, le pastis aidant, il lui avait dit qu’en farfouillant dans le fond de l’étang on y trouverait peut-être quelque chose. Et puis plus rien. Pendant des années. Jusqu’à ces dernier jours. Le Brave était venu au bistrot et lui avait redit, plus aviné que jamais, le fond de l’étang et tout, en pleurant comme un môme. Il en dormait plus le pauvre vieux, il pouvait plus vivre avec ça. Et de raconter à Gina ce jour où il avait poussé le gamin dans l’étang parce qu’il faisait trop de bruit pour les poissons avec son enceinte à la con qui diffusait du hip-hop à pleins tubes. Il avait regardé le gamin couler pis il avait rien dit. Et maintenant il demandait pardon. « Et merde ! » qu’il fut encore en mesure d’éructer avant de s’écrouler comme une masse le long du comptoir. Gina l’avait fait grimper dans son deux-pièces au-dessus, il avait cuvé toute la nuit la tête dans les waters. Mais le lendemain, il s’était réveillé aussi frais que le gardon qu’il partit harceler comme tous les jours avec son attirail de pêche. Une fois seule, Gina se décida à aller voir le père du gamin et à lui dire la vérité. C’est à ce moment précis que je rabaissais ma fourchette pour essuyer ma bouche bordée de sauce bolognaise afin de poser la question qui tue : qui est-ce, son père ? Allez donc voir aux pompes funèbres, me dit Gina avant de prendre mon assiette pour la passer sous la flotte.

C’est comme ça que Gilou, profession croque-mort, fut confondu quant à son activité récente d’assassin. Pourquoi ne pas être allé tout dire à la police ? « Je voulais me venger de ce vieux con » fut la réponse obtenue, et j’étais bien en peine d’en contester la pertinence. Sans insister sur les économies non négligeables qu’il faisait faire à la sécurité sociale, son acte d’hameçonner la carotide du con en question au beau milieu de sa sieste était à classer au rang des bonnes actions. Sur l’aspect déshabillé de sa victime, qui continuait de piquer ma curiosité, Gilou me dit avoir voulu favoriser la vengeance des poissons sur leur tortionnaire habituel, et d’avoir pris grand plaisir à le voir dériver « nu comme un ver » sur son terrain de pêche quotidien. Là aussi, pas moyen de contester cette réjouissante illustration de la fable de l’arroseur arrosé. Quelques jours après ses aveux, on vida l’étang pour y retrouver les restes de son fils disparu. Il lui bricola lui-même une belle boite, qu’il alla déposer avec tout le village aux côtés de son épouse défunte. Gilou ne fut pas inquiété pour le meurtre. Et vous savez pourquoi ? La thèse de l’accident suicidaire, je la trouvais sacrément chiadée finalement. Y’a des fois, faut donner raison aux képis. Sinon à quoi ils servent ?

Eric R.

 

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