Bonjour, je ne puis résister au plaisir de vous donner quelques nouvelles du front !

Je n'avais dans ma poche qu'un crayon et un carnet dans lequel j'avais dessiné un bouquet de fleurs.

 

La lune brillant par son absence, l'arène s'était plongée dans les ténèbres. Dans un glacial silence les hauts parleurs se renvoyaient en écho toute la haine qu'éructait un pantin désarticulé monté sur une tribune.

Par milliers les ombres raidies par le froid s'étaient alignées pour un démoniaque et interminable office guerrier.       

Scarifiés par la lumière des projecteurs, leurs visages juvéniles avaient perdu toute humanité.

Bottés, sanglés, casqués de noir, le bras levé, saoulés par les harangues et les tambours qui roulaient en continu, au pas cadencé, ils furent, aux frontières envoyés tirailler.

Ils sont partis sans même se retourner vers leurs mères, qui déjà les pleuraient.

    

Au petit matin ils déferlèrent... Mitrailles et canonnades tonitruantes firent voler en mottes la terre grasse de nos régions et les membres déchiquetés de nos familles. Les toits et les murs déchirés de nos foyers lentement agonisent dans les cendres de cet enfer.

     

Cette tyrannie, malgré la bravoure de toute notre population, ne fera qu'une bouchée du petit Etat que nous sommes.

Si nous voulons encore exister, il nous faut ailleurs que dans le duel puiser notre espérance.

L'état-major réuni n'a pas de solutions et pourtant il nous est important de montrer la force qui nous habite à ces premières heures du combat.

C'est la montre qui commanda l'urgence de notre action. Les consignes furent diffusées au plus vite pour une mise en œuvre immédiate. Très vite jeunes et anciens, hommes ou femmes, chacun fit de cette stratégie la sienne. Les maraichers, pêcheurs, éleveurs choisirent le meilleur de leur production pendant que le linge était blanchi et chaque recoin nettoyé sans parler des quelques coups de peinture redonnant jeunesse à nos bâtisses.

     

J'allais oublier les fleurs qu'avec les autres enfants nous avions assemblées en bouquets.

Pendant ce temps sur le front les officiers, peu habitués à cette stratégie, s'efforçaient de prendre toutes les dispositions de logistiques nécessaires à la bonne exécution des ordres donnés.

Toutes les voitures élégantes et les taxis réquisitionnés chauffeurs compris et pour la première fois ceux aussi de chez Uber se rapprochèrent.

Les premiers "prisonniers" que nous fîmes y prirent place et furent conduits avec grands égards vers l'arrière dans de confortables habitations à l'abri des clameurs guerrières.

Dans l'attente du repas, ils durent échanger leurs effets militaires contre des vêtements civils repassés de frais. Dans la langue de ces invités chacun tenta de s'exprimer les priant de bien vouloir excuser le fait que, surpris de cette visite, nous n'avions pas eu le temps de leur préparer d'aussi bons plats que chez eux. En fait nous avions tout à découvrir de la cuisine de leur pays.

     

Les jours passant avec la même qualité d'attention nos hôtes prirent un plaisir grandissant à se trouver en si bonne compagnie.

Il fallut pourtant nous séparer, d'autres "invités" arrivant en nombre.

Après d'ultimes embrassades et un dernier adieu, les premiers furent reconduits là où le tonnerre ne blesse pas que les oreilles.

Ces hommes qui retournaient chez eux n'avaient plus ni papiers, ni équipements, ni habits kaki, ni même esprit militaire. Pour leur famille on avait offert un petit colis de victuailles locales bien loin des caricatures que leur tyran faisait de nous.

     

Informés de telles conditions de détention leur état-major comprit qu'il avait intérêt à les retirer du champ d'horreur avant qu'ils ne communiquent avec ceux restés en ordre de bataille.

Pas question de les interner pour autant. Leurs familles privées de douceurs se révolteraient.

Cela aurait pu se passer ainsi si ceux récemment revenu de cette captivité ne s'étaient mis en tête d'y retourner avec l'espoir à peine secret de revivre pareil moment de liberté.

La censure n'ayant pu être efficace, très vite et spontanément des colonnes entières vinrent déposer armes et bagages dans nos campagnes.

Rassurés par leur devenir, elles mirent leurs bras au service de notre terre pour qu'elle reprenne forme aimable.

Chacun fit tant et tant que les cœurs s’unirent pour reconstruire et fonder foyers dans ce pays qui nous est devenu commun. Le tyran est parti se reproduire là où l'on n'offre ni ne reçoit de fleurs

 

Serge
02/2021

 

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