Il avait pris l'habitude depuis la séparation douloureuse avec son grand amour de s'y rendre chaque matin.
À peine réveillé, juste douché, pas rasé, il descendait au Café d'en Face prendre un premier expresso.
En début de mois il ajoutait un croissant ou un œuf dur. Il se souciait peu de son équilibre alimentaire, ne se cuisinait que rarement un vrai plat dans sa carrée. Sa vie sociale était là. Simple.

Il se perchait sur le tabouret de skaï gris foncé, griffé, creusé par tant de fessiers. Personne ne lui disputait. Placements tacitement immuables, les habitués trouvaient ici un rituel rassurant. Ils se saluaient d'un hochement de tête, d'un grommellement pouvant aussi bien signifier "bonjour", "salut", "tchao" que "foutez-moi la paix." Parfois il se demandait ce qui pouvait être leur dénominateur commun.
Il y avait peu de femmes. Deux. Régulières. Toutes deux ravagées par de mauvais alcools. Voix éraillées. Elles ne s'adressaient pas la parole mais se surveillaient du coin de l'œil, et ne s'asseyaient jamais loin l'une de l'autre. Entre méfiance et solidarité féminine au cas où...
Mais il n'avait jamais senti de réelle agressivité dans ce lieu. Certes, le barman, toujours chapeauté de son Stetson jouait au shérif juste mais intraitable, avait bien écrémé sa clientèle.
Les minutes, les heures passaient, le "petit noir" était suivi de blancs secs ou d'apéros plus corsés.
Les liquides changeaient, le décor aussi.
Deux groupes de joueurs par quatre autour de tables boiteuses faisaient grincer leurs chaises, grimaçaient ou exultaient suivant le tirage hasardeux de leurs partenaires. Les parties amorcées, commençaient les rengaines musicales : "T'aurais pas dû !" Silence. " Ah ! Atout". Silence. Rires. Raclements de gorges. Chaises repoussées dans des mouvements rageurs. Sans suivre les parties, il se sentait inclus, soutenant silencieusement une équipe plutôt qu'une autre. Il faisait son pari. Sans risque. Seul.
Croque-monsieur. Jambon-beurre. Il alternait. Dix-huit heures arrivaient vite, heure qu'il s'était imposée et qu'il respectait, discipliné, il payait l'addition. Ou demandait qu'on allonge la liste de ses dettes.

Il remontait dans son logement perché, juste sous les toits. Il allumait la télé, fidèle compagne de ses soirées solitaires et attendait le lendemain.

Aujourd'hui, la divulgation du confinement obligatoire lui interdisait cette respiration, ces liens ténus mais tellement nécessaires à son équilibre.

Alors, tous les jours à vingt heures, il ouvrait sa fenêtre, et dans une communion aussi dérisoire qu'improbable, il mêlait ses applaudissements à ceux de ses voisins. Il voulait remercier. Remercier les acteurs des soins, les voisins si loin, si proches.
Il gardait l'Espoir.
Espoir de retrouver bientôt ? Oui ! Il tiendrait le coup ! Il retrouverait ces "piliers de bar" désormais ces presque "amis", ces indispensables présences. Il fallait faucher les impatiences pour que germe l'Espoir.
Il saurait faire ! Même s'il était mauvais jardinier...

FLORE
26/03/2020

 

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